Je republie un article rédigé pour l’ouvrage collectif Discours de haine et de radicalisation. Les notions clés, N. Lorenzi Bailly et C. Moïse, ENS édition, Lyon, publié en 2023.
Il est à présent disponible en ligne sur Open Edition book (https://books.openedition.org/enseditions/43980)
En amont de la rédaction de cet article, j’avais animé, notamment avec Pierre Roche, sociologue clinicien et Dorra Mameri-Chambi, historienne, politiste et islamologue, des ateliers sur la question du vécu des professionnels confrontés à des situations évocatrices d’une radicalisation.
Sidération, n. f., du latin sideratio, « action funeste des astres ». Le mot est passé de l’astrologie à la médecine pour désigner des états d’anéantissement des fonctions vitales (comme les apoplexies ou les comas consécutifs aux accidents cérébraux ou aux électrocutions), avant de prendre le sens figuré d’une profonde stupeur (1).
La sidération d’un point de vue psychologique
La sidération est un état, une réaction à une situation dangereuse et inattendue et une défense psychique. Sigmund Freud désigne cet état par le terme d’effroi, comme le rappellent Jean Laplanche et Jean-Bertrand Pontalis (2007, p. 128-129), état qu’ils distinguent de la peur et de l’angoisse. Le terme d’angoisse désigne un état caractérisé par l’attente du danger, même s’il est inconnu. Le terme de peur suppose un objet défini dont on a peur. Quant au terme d’effroi, il désigne l’état qui survient quand on tombe dans une situation dangereuse sans y être préparé.e ; il met l’accent sur le facteur surprise. Entre effroi et angoisse, la différence réside dans le fait que le premier est caractérisé par la non-préparation au danger, tandis qu’« il y a dans l’angoisse quelque chose qui protège contre l’effroi » (ibid., p. 129).
Le mot sidération s’est ultérieurement imposé dans la clinique du traumatisme pour décrire un état d’apathie, d’anesthésie de la pensée et de dissociation émotionnelle qui surgit face à un événement adverse, dangereux et inattendu. Sándor Ferenczi décrit la sidération dans le contexte du traumatisme comme un « anéantissement soudain des fonctions vitales sous l’effet d’un choc émotionnel intense » (2006, p. 33), la tétanie du corps allant de pair avec l’arrêt de la vie psychique. Cette réaction aux événements adverses est bien connue des thérapeutes qui travaillent auprès de victimes de viol qui sont restées passives face à leurs agresseur.euses. Ce mécanisme psychologique a pour fonction de sauvegarder l’intégrité psychique de la personne face à l’événement potentiellement traumatisant, terrorisant, insoutenable, incompréhensible. Ce mécanisme de défense est efficace à court terme, mais seulement si le sujet restaure son aptitude à dépasser cet état, en réagissant ensuite à l’événement (par exemple en trouvant un moyen de détourner l’attention de l’agresseur.euse, d’alerter un tiers, de contre-attaquer ou de prendre la fuite, ou en portant plainte après l’agression, etc.). Mais faute de réaction appropriée, d’aide et de soutien adaptés, la sidération pourra induire une perte de perception des événements susceptible de générer des troubles et de l’anxiété.
La sidération dans le contexte du travail social
Lors d’ateliers sur la violence verbale dans l’espace de travail organisés de 2010 à 2012 par la Mission métropolitaine de prévention des conduites à risques (MMPCR Paris-Seine-Saint-Denis) avec des professionnel.les du secteur socio-éducatif et sanitaire en Seine-Saint-Denis (Moïse, Meunier et Romain 2015), j’avais recueilli quelques témoignages d’états de sidération en lien avec des situations exacerbées de violence verbale. Les témoignages étaient ceux de professionnel.les travaillant avec des personnes sortant de prison ou des SDF, la rue et la prison étant les lieux de relégation de nombre de patient.es non pris.es en charge. La sidération, selon les témoignages, était corrélée à des situations de violence verbale haineuse provoquées par des personnes précaires, affectées par des troubles psychiques sévères, qui déversaient leur haine sur les professionnel.les, qui sont le plus souvent dans l’incapacité de répondre à une demande difficile, voire impossible, à satisfaire.
Plus tard, entre 2015 et 2017, j’ai participé, avec le sociologue clinicien Pierre Roche et l’islamologue Dorra Mameri-Chaambi, à l’animation d’ateliers sur le vécu des professionnel.les exposé.es à des situations évocatrices, à leurs yeux, d’une radicalisation. Ces ateliers avaient pour but de mieux appréhender les situations et les difficultés rencontrées par les professionnel.les, d’évaluer et de valoriser les réponses élaborées par les acteurs et actrices de terrain et de mesurer leurs attentes. Les professionnel.les qui participaient étaient toutes et tous engagé.es auprès des populations les plus précaires. C’était, par exemple, des infirmières de la Protection maternelle et infantile qui suivaient pendant des années des femmes d’origine étrangère, qui accompagnaient leurs grossesses successives puis leurs enfants en bas âge. Elles pouvaient devenir des confidentes privilégiées quand ces femmes n’avaient pas d’autres espaces de parole où se rendre sans éveiller la suspicion ou la réprobation de leur époux et du quartier. Si la relation était bien professionnelle, elle ne pouvait se déployer sans construire de véritables liens d’empathie, puisqu’aucun accompagnement socio-éducatif ou thérapeutique ne peut être efficient hors d’une relation de confiance mutuelle.
Lorsque ces professionnel.les évoquaient des situations qui les avaient plongé.es dans des états de sidération (paralysie de la pensée, sentiment de confusion, grande difficulté à évoquer avec autrui ce qui a été vécu), il n’était jamais fait état d’une violence verbale directement menaçante. Ce qui était raconté, c’était plutôt l’irruption inattendue d’une parole perçue comme radicalisée qui faisait voler en éclat les liens d’empathie préexistants. Parmi les paroles rapportées, une professionnelle de confession juive racontait qu’une femme, qu’elle avait beaucoup soutenue, s’excitait dans une salle d’attente sur son téléphone et s’écriait bien fort : « t’as vu comment ils l’ont tué, comme un chien, Koulibali ! Il faudrait en tuer plus, des juifs ! ». Une autre évoquait une mère qui demandait à une infirmière quels étaient les vaccins nécessaires pour se rendre en Syrie, car elle avait l’intention d’y émigrer (hijra). Dans ces situations, les professionnel.les ne se sentaient pas physiquement menacé.es, mais la haine s’introduisait dans les discours, là où il y avait de l’empathie : une femme « bien connue », longtemps soutenue, se réjouissait d’un massacre de juifs ; des parents assumaient un projet de vie qui impliquait d’emmener leurs bébés dans des territoires placés sous la coupe de l’organisation de l’État islamique. Les professionnel.les étaient non seulement éprouvé.es par ces situations, mais aussi en difficulté pour en parler, même avec des collègues proches.
La sidération comme défense psychique par défaut
Comment comprendre cet écart entre la situation, qui ne comporte pas de menace directe, et son retentissement psychique ? La sidération est sans doute liée au fait que la situation réactualise la réminiscence d’effrois provoqués par le terrorisme (effrois qui sont dans les mémoires, les médias ayant fait tourner en boucle des images terribles et entêtantes, qui sont si bien inscrites dans les esprits que beaucoup se souviennent de ce qu’ils ou elles faisaient quand ils ou elles ont appris les attentats du 11 septembre 2001 ou du Bataclan). Cette peur peut aussi se nourrir de représentations négatives sur l’islam et les musulman.es et/ou de l’ignorance de ce qu’est réellement l’islam. Mais, généralement, les professionnel.les qui travaillent dans ces quartiers ont du respect pour les croyances de leur public, ne serait-ce que parce que leur travail, qui suppose la coopération du public, leur impose de créer un minimum de liens d’empathie. Notons que les professionnel.les de confession ou de culture musulmane confronté.es à des situations analogues ne sont pas moins éprouvé.es, voire le sont parfois bien plus. Ces deux facteurs (la réminiscence des attentats et les représentations sur l’islam), s’ils ne sont pas négligeables, sont néanmoins des éléments d’arrière-plan, celui d’une société française éprouvée par les crimes des terroristes.
Comme l’observe le sociologue Pierre Roche (cité dans Raynal 2018, p. 17-21), la sidération résulte surtout de la mise en défaut des mécanismes de défense psychique élémentaires, en premier lieu de celui qui permet de mettre à distance un.e agresseur.euse en mobilisant le clivage qui sépare le « elles.eux » du « nous ». Face à des attentats commis par des terroristes étrangers, il est facile de se représenter un « elles.eux », c’est-à-dire des autres venus d’un « ailleurs » lointain et étranger. Mais quand les personnes perçues comme radicalisées sont connues des services, qu’elles sont nées et/ou se sont socialisées en France, ou qu’elles sont des Français.es converti.es, avec lesquel.les se crée un sentiment d’empathie, il devient plus compliqué de prétendre qu’il n’existe pas de lien avec « elles.eux ». La mise à distance est encore plus difficile à opérer quand une forme de culpabilité vient poindre, en particulier chez des professionnel.les du social, qui connaissent la précarité de leur public, ou la protection de l’enfance, qui n’ignorent pas que nombre de jeunes qui ont pu verser dans une radicalisation islamiste sont passé.es par les services sociaux (ou pire, auraient pu l’être s’ils ou elles avaient été signalé.es et pris.es en charge précocement). Les liens de proximité entravent la possibilité de repousser dans un monde lointain la figure de la radicalisation.
La peur de soi et la mise en échec des défenses psychiques
La peur vient aussi de la difficulté à distinguer ce qui relève ou non de la radicalisation islamiste, peur qui témoigne d’une difficulté à mettre à distance la situation elle-même par le travail d’analyse. Comment interpréter des paroles rendant compte de ce type de radicalisation ? On peut aisément relativiser la portée d’un discours s’appuyant sur des principes religieux extrêmes en percevant l’intérêt du sujet à les mettre en avant. Par exemple, un homme qui « justifie » par de « saints » principes religieux le fait qu’il frappe son épouse ne doit pas passer pour un terroriste. C’est un délinquant, auteur de violences conjugales, qu’il faut signaler comme tel. Les professionnel.les ne doivent évidemment pas se laisser intimider par les arguments d’autorité étayés par des textes saints. Les violences sont toujours illicites et illégitimes, qu’elles soient commises sous l’emprise de l’alcool ou d’un discours religieux extrémiste. Analyser la situation avec rigueur et s’en tenir aux faits constatables permet de réguler l’angoisse, mais ne saurait totalement l’évacuer. Pourquoi, en effet, ne pas imaginer que celui qui invoque le Coran pour légitimer son « droit » à frapper son épouse ne serait pas, aussi, capable d’une dérive menant à un acte terroriste ?
Cette incertitude distille une peur de soi-même, une peur de mal interpréter, une peur de voir de la radicalisation là où il n’y aurait que l’expression d’une orthopraxie religieuse ou l’expression brutale d’une souffrance chez une personne psychiquement instable, ou un désir adolescent de provoquer l’adulte, ou encore une manifestation d’un mécanisme de défense psychique (par exemple, chez une personne qui cherche à tenir à distance les professionnel.les, pour qu’ils ou elles ne prennent pas conscience d’une situation qui la met en cause, qui la gêne, etc.).
Dans un récit rapporté en 2016 par une cheffe de service social, au cours d’un atelier sur le vécu des professionnel.les exposé.es à des situations évocatrices d’une radicalisation, deux travailleuses sociales racontent que lors d’une visite à domicile, un enfant de six ans, non scolarisé, présente plusieurs troubles et qu’elles s’étonnent auprès du père que l’enfant ne soit pas capable de manier un stylo. Le père répond qu’il a interdit à son enfant de dessiner de peur qu’il ne « crée » des êtres vivants, péché qui pourrait le conduire en enfer. Les professionnelles ne se laissent pas abuser et découvrent, entre autres difficultés, un trouble psychomoteur qui n’a pas été pris en charge et qui met l’enfant en difficulté pour manier un crayon. L’invocation de préceptes sectaires est pour le père un moyen de dénier les troubles de l’enfant (qu’il n’est sans doute pas prêt à admettre, car ce serait une atteinte à son propre narcissisme), mais aussi de (se) dissimuler sa propre incurie et sa cécité face à la souffrance de l’enfant. C’est là une situation de négligence sévère, qui appelle sans doute un signalement et des mesures de protection, mais cela ne fait pas de ce père un terroriste. La rigueur dont ces professionnelles ont fait preuve dans leur intervention est étroitement liée au fait qu’elles sont intervenues en binôme, qu’elles ont su se concerter et réguler leurs émotions.
Cette incertitude est génératrice d’inquiétude, mais aussi d’un sentiment d’impuissance, car les professionnel.les ne savent plus comment et sur quelle base travailler avec leur interlocuteur.rice. L’inquiétude s’impose malgré le principe de réalité : la radicalisation violente est un phénomène ultra-minoritaire et, statistiquement, la probabilité qu’un.e professionnel.le rencontre un.e futur.e terroriste est plus qu’infime. Mais cette inquiétude produit un effet dévastateur sur des professionnel.les pour qui le plaisir au travail dépend « de bonnes rencontres, au sens précis que Spinoza donne à cette expression ; là donc, où le travailler-ensemble permet d’augmenter la puissance de chacun » (Roche 2016, p. 157). Cette inquiétude, le public peut l’exploiter. Si le discours radicalisé produit des effets aussi puissants sur les professionnel.les, il est logique que certains individus l’instrumentalisent pour impressionner leur interlocuteur.rice. Par exemple, une assistante sociale a témoigné, au cours des ateliers, du fait qu’un usager, après qu’elle a constaté qu’il n’était pas éligible à l’aide sociale qu’il réclamait, a proféré à son endroit, sur un ton menaçant, qu’il était « comme Daech ».
Les comportements face à la peur
L’humour mis en échec
Mon expérience m’a également appris que les professionnel.les, pour réguler leurs craintes, mobilisent fréquemment l’humour – un humour intérieur qui n’extériorise aucune forme de raillerie ou d’ironie, mais qui, non vexatoire, perçoit et renvoie le non-sens de la situation. Un peu comme si le ou la professionnel.le demandait à l’agresseur.euse : « Ne trouvez-vous pas étrange, absurde, contre-productif d’être aussi agressif envers une personne que vous sollicitez pour une aide, un soin, un accompagnement ? Comment pourrons-nous nous rencontrer et travailler ensemble ? » En percevant le non-sens de la situation, les professionnel.les activent leur désir de comprendre, tout en anticipant, du fait même de l’absurdité de la situation, que le fin mot de l’histoire leur échappera sans doute. Avec l’humour, la capacité à penser est préservée, à défaut d’être satisfaite. Mais, en matière de radicalisation, on n’a pas envie de rire. Lors des entretiens, un éducateur sportif confie sa stupeur face à un père musulman venu exiger avec fermeté que son fils soit dispensé d’effectuer le zarai (salut à genoux) sur le tatami du cours de judo, au motif que ce serait un chirk (acte d’idolâtrie) et que l’accomplir menacerait le salut de son enfant. L’éducateur, sidéré, bafouille que le zarai n’est qu’un salut traditionnel japonais, que les élèves ne se prosternent en aucun cas devant lui, que lui-même adresse le zarai à ses élèves. Pourquoi la demande de ce père n’est-elle pas perçue comme simplement surprenante ou curieuse, mais comme inquiétante ? Parce ce père exacerbe un principe de base du salafisme, à savoir qu’agir comme une personne mécréante ou idolâtre fait de vous une personne mécréante ou idolâtre, ce qui met en péril votre salut. Du fait du « présupposé théologique de cette école, faire c’est être » (Candiard 2020, p. 35), le père pourrait accuser l’éducateur d’exposer son enfant au bûcher éternel. Il n’y a pas, ici, le moindre non-sens, mais la conséquence logique et implacable du principe « faire, c’est être » des salafistes, principe qui échappe à toute discussion. Difficulté, donc, pour mettre à distance celui ou celle qui tient des propos radicalisés, difficulté pour mettre à distance la situation en l’analysant ou en mobilisant l’humour, difficulté pour trouver un espace pour la pensée et pour rencontrer l’autre.
Le pacte de dénégation comme défense psychique collective
La sidération, comme défense psychique individuelle, est redoublée par des « défenses psychiques collectives » qui ont un effet analogue de paralysie de la pensée. Lors des entretiens, les professionnel.les ont relaté leur difficulté à se confier auprès de leurs collègues. Les collectifs de travail peuvent recourir au « pacte de dénégation » (Kaës 1976), c’est-à-dire à une stratégie d’évitement des « sujets qui fâchent », et ainsi censurer les questionnements sur les comportements évocateurs d’une radicalisation. Cette « censure » s’exerce pour préserver l’espace de travail menacé par un sujet polémique qui perturbe le processus de travail : comment construire les nécessaires liens d’empathie avec le public si l’on a en tête qu’une partie de ce public est radicalisé ? Cette stratégie d’évitement permet au collectif de professionnel.les d’évacuer les tensions générées par le sujet et, par conséquent, de préserver son unité. Cette stratégie a cependant un coût élevé pour les professionnel.les qui se sentent directement menacé.es : parler des situations qui les inquiètent les conduiraient, de fait, à transgresser le « pacte » du silence. Et le non-respect du pacte, parfois, les exposerait à des sanctions (accusation d’islamophobie, notamment) de la part d’autres professionnel.les désireux.euses de s’assurer qu’à l’avenir, nul.le ne les dérangera plus avec ce genre de tension. Le respect du pacte oblige à renoncer au soutien de l’équipe, à s’isoler, à gérer seul.e la situation.
Le pacte de dénégation est parfois « scellé » au nom d’un principe de laïcité mal compris : « nous sommes un lieu laïc, donc il est “interdit” de parler de religion ». Le concept de laïcité lui-même fait l’objet de nombreuses polémiques. L’historien et sociologue Jean Baubérot (2015) rappelle qu’il y a, d’une part, la loi de 1905 et, d’autre part, les interprétations politico-idéologiques de la laïcité. L’auteur distingue sept « idéal-types » d’idéologies laïques, qui opposent les tenants de formes de laïcité plus ou moins excluantes vis-à-vis des manifestations religieuses aux tenants de laïcités « ouvertes », favorables au dialogue avec les religieux et à certains accommodements. La notion de laïcité, en devenant source de conflits et de confusions au sein des équipes, a pour effet de renforcer le pacte de dénégation.
Développer une lecture « profane » de la radicalisation
La laïcité, c’est-à-dire la neutralité face aux religions, devrait s’incarner dans la capacité du ou de la professionnel.le à faire prévaloir une lecture profane (psychosociale, sociologique, psychologique, politique…) des situations évocatrices de radicalisation religieuse. Les professionnel.les doivent être formé.es pour cela. En Seine-Saint-Denis, des formations ont été organisées par la MMPCR qui a, notamment, fait appel à Ariel Planeix, anthropologue et chercheur pour le parquet général d’Île-de-France (cité dans Raynal 2018, p. 9-12), qui a étudié les dossiers de nombreux jeunes poursuivi.es pour terrorisme. Il constate que, par-delà leurs différences sociales et culturelles, ces jeunes ont subi et cumulé des violences physiques et symboliques qui les ont rendus vulnérables face aux stratégies d’emprise mises en œuvre par les recruteur.euses et à leurs discours de haine vengeresse. La radicalisation individuelle doit être pensée comme un processus de désocialisation (en lien avec des dysfonctionnements familiaux, des ruptures scolaires, sociales et avec la culture d’origine comme avec la culture partagée) et de resocialisation prenant la forme d’une adhésion à une ligne politique radicale, se manifestant sous la forme discursive d’une violence verbale haineuse (opposition absolue du « nous » et du « elles.eux ») et/ou sous la forme d’un engagement au sein d’un groupe sectaire (générateur de liens d’emprise) porteur de projets violents (destructeurs et/ou autosacrificiels). Ce cadrage théorique aide les professionnel.les à réinvestir leurs savoir-faire professionnels pour chercher des réponses qui peuvent compenser les facteurs de désocialisation à l’œuvre (dysfonctionnements familiaux, traumas et troubles psychiques, expériences d’injustices et échecs personnels…). Les formations les invitent à mobiliser l’expérience acquise auprès d’autres publics sous emprise (femmes victimes de violence, aliénation parentale, secte) pour évaluer l’emprise mentale que subit le sujet. Le but de la formation est ici de restituer aux professionnel.les leur « puissance d’agir au travail » (Roche 2016).
Synthèse
Face aux actes terroristes, la sidération relève d’un processus psychique de protection, mais elle peut entraîner le développement de peurs face à tout comportement qui pourrait apparaître comme un signe de radicalisation. Pour les professionnel.les exposé.es à des situations évocatrices d’une radicalisation, ce mécanisme de défense se manifeste par un défaut de distance et d’humour, ou par un repli sur un « pacte de dénégation ». Une réflexion et des formations sur le sentiment de menace ressenti seraient nécessaires et devraient passer par une appréhension sociale de ces questions.
Bibliographie
- Baubérot Jean, 2015, Les sept laïcités françaises. Le modèle français de laïcité n’existe pas, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme.
- Candiard Adrien, 2020, Du fanatisme. Quand la religion est malade, Paris, Éditions du Cerf.
- Ferenczi Sándor, 2006, Le traumatisme, Paris, Payot & Rivages.
- Kaës René, 1976, L’appareil psychique groupal. Constructions du groupe, Paris, Dunod.
- Laplanche Jean et Pontalis Jean-Bertrand, 2007, Vocabulaire de la psychanalyse, Paris, PUF.
- Moïse Claudine, Meunier Emmanuel et Romain Christina, 2015, La violence verbale dans l’espace de travail. Analyses et solutions, Levallois-Perret, Bréal.
- Raynal Florence, 2018, Synthèse de la Deuxième journée d’information et d’échanges autour de la prévention de la radicalisation, Bobigny, MMPCR-CD93. En ligne : [https://drive.google.com/file/d/1pmIE9jvs95DcaB218zL2zc_CTQwwrhcF/view?usp=sharing ].
- Roche Pierre, 2016, La puissance d’agir au travail. Recherches et interventions cliniques, Toulouse, Érès.
Note de bas de page
(1) Voir le Centre national de ressources textuelles et lexicales (CNRTL). En ligne : [https://www.cnrtl.fr ].


