Je republie un article qui a été rédigé pour l’ouvrage collectif Discours de haine et de radicalisation. Les notions clés, N. Lorenzi Bailly et C. Moïse, ENS édition, Lyon, publié en 2023.
Il est à présent disponible en ligne sur Open Edition book (https://books.openedition.org/enseditions/43965)
En amont de la rédaction de cet article, j’avais mené, avec Dorra Mameri-chaambi, historienne, politiste et islamologue, des temps de formation sur la question de la radicalisation pour les professionnels de la Seine-Saint-Denis, où nous faisions réagir les stagiaires à une vidéo d’un documentaire intitulé Émilie König vs Ummu Tawwad a été réalisé par la chercheuse Agnès de Féo
Le visionnage de cette vidéo, avant la lecture de l’article, est recommandé.
Identité, n. f., dérive du latin identitas et représente la « qualité de ce qui est le même ». De là, l’identité signifie le « caractère de ce qui, sous des dénominations ou des aspects divers, ne fait qu’un » (1).
L’identité, lien complexe à la violence haineuse
La présence de la notion d’identité dans un ouvrage sur les questions de radicalité et de discours de haine ne va pas de soi d’un premier abord. Si d’un point de vue psychologique, l’identité renvoie à la conscience de la persistance du moi dans le changement, si d’un point de vue psychosocial, elle fait référence à un « capital biographique » (certitudes sur ses origines familiales et culturelles) et à des appartenances à des groupes et des idéaux auxquels le sujet se sent affilié (Erikson 1978), elle devrait plutôt être perçue comme une source de stabilité interne et de protection face aux risques d’emportements et de dérives violentes. En sociologie, l’identité, comme une construction sociale, est un objet inscrit dans une lutte pour la reconnaissance (Honneth 2013) dans un cadre politique « conflictuel ». Par définition, le conflit est à concevoir comme soumis à des règles et porte en lui des issues créatives sous la forme de compromis, de trêves, d’alliances, de dépassement (Simmel 1995). D’un point de vue linguistique, elle s’exprime en discours dans une valorisation et une « mise en scène » du sujet parlant qui use de procédés argumentatifs à sa disposition, entre logos, pathos et ethos.
Il est malaisé d’établir un lien direct entre la construction de l’identité et des actes de destruction haineux comme des massacres commis et « justifiés » en invoquant la menace existentielle qu’un ennemi ferait peser sur l’existence même du groupe, sur son identité, son mode de vie, etc. La destructivité ne peut être réduite à un effet d’un conflit social qui « dégénère » ou d’une antipathie qui s’« exacerbe ». La haine comporte une dimension « projective » (et par conséquent une part d’imaginaire) dans la mesure où elle fait percevoir l’adversaire (celui qui nous fait obstacle, celui qui nous frustre, qui nous contredit, etc.) comme un « ennemi » qui pourra être perçu comme « maléfique » et animé d’un dessein destructeur. Par projection, le sujet attribue à l’autre sa propre tendance à la destructivité (Laplanche et Pontalis 2007, p. 347).
L’« idéal du nous » et la métaphore de l’« identité meurtrière »
Norbert Elias constate que les hommes « cultivent non seulement une image d’eux-mêmes en tant que personnes individuelles pouvant dire “je”, mais aussi une image d’eux-mêmes en tant que personnes appartenant à des groupes désignés par le pronom “nous” » (2017, p. 468). L’idéal du Nous confère aux membres d’un groupe un sentiment de fierté et d’estime sociale. Et les valeurs du groupe sont, pour chacun des individus qui le composent, des « incarnations ou symboles de ce qu’ils ressentent au fond d’eux-mêmes comme des valeurs structurantes de leur vie personnelle » (ibid., p. 464).
Lorsque le groupe traverse une crise sévère, observe Norbert Elias, ses membres « appréhendent de voir s’effondrer leur mode de vie, d’où ils tirent fierté et respect de soi » (ibid., p. 471). L’identité cesse alors d’être un vecteur de sécurité psychique et de renforcement des sentiments d’estime soi et d’estime sociale pour devenir une source d’insécurité : c’est en raison de son lien d’appartenance à un groupe (attaqué ou supposément attaqué) que l’individu se sent menacé. L’idéal du Nous prend alors une place grandissante dans la psyché des membres du groupe au fur et à mesure qu’ils perçoivent la menace grandissante qui pèserait sur leur identité groupale. Norbert Elias va jusqu’à poser une quasi-loi psychosociologique, à savoir que lorsqu’un groupe se sent menacé dans son mode de vie, « l’énergie émotionnelle investie dans le niveau du « nous » augmente au détriment du « je » ; le niveau du « nous » gagne en charge émotionnelle ce que le niveau du « je » tend à perdre » (ibid., p. 471). Le sentiment de menace sur le mode de vie peut conduire le groupe à proclamer son « adoration d’un idéal » (ibid., p. 474) qui, à l’analyse, renvoie moins à un mode de vie réellement vécu, qu’à un amour pour un mode de vie idéalisé, perdu ou menacé de disparition. Le paradoxe est que plus les membres d’un groupe idéalisent et tiennent pour supérieur et
hautement civilisé [leur mode de vie], plus grand est leur sentiment de devoir défendre dos au mur leur statut supérieur, et plus sauvage se révèle leur comportement – et plus élevés sont les risques que ces formations sociales négligent et détruisent toutes les normes civilisées de conduite dont elles s’enorgueillissaient. (Ibid., p. 471)
Engagés dans une lutte perçue comme désespérée, observe Norbert Elias, ils inclinent à la destructivité, si bien que « les tenants de la civilisation deviennent ses principaux fossoyeurs : ils ne sont rien d’autre que des barbares » (ibid., p. 472). Toutes les violences pourraient être « justifiées » au nom de la préservation de la « haute » civilisation. Norbert Elias impute la dissolution du « Je » à l’hypertrophie du « Nous » en contexte de sentiment de menace existentielle.
Amin Maalouf (2001), avec la métaphore de l’« identité meurtrière », apporte un autre éclairage. Rappelons qu’au-delà de sa fonction de figure de style, la métaphore a une fonction heuristique (Ricœur 1975), c’est-à-dire une capacité à réinterroger un problème sous un angle nouveau.
Le « Je » (l’identité individuelle) est toujours plus complexe que le « Nous » (l’identité groupale), parce que les liens d’appartenance qui détermine l’identité d’un individu sont
virtuellement illimités : on peut ressentir une appartenance plus ou moins forte à une province, à un village, à un quartier, à une équipe sportive ou professionnelle, à une bande d’amis, à un syndicat, à une entreprise, à une association, à une paroisse, à une communauté de personnes ayant les mêmes passions, les mêmes préférences sexuelles, les mêmes handicaps physiques, ou qui sont confrontés aux mêmes nuisances. (Maalouf 2001, p. 17)
Ces appartenances diverses ne sont pas toujours en harmonie, elles peuvent être source de contradictions et de conflictualité. L’individu concilie et/ou hiérarchise les valeurs et idéaux de ses divers groupes d’appartenance et procède à des remaniements tout au long de sa vie pour s’adapter à des contextes de vie changeants. Cette hiérarchisation est adaptative (par exemple les valeurs de certains de ces groupes d’appartenance seront mises en avant en telle circonstance parce qu’elles apportent de « meilleures » réponses à une situation donnée).
Mais, observe Amin Maalouf, le sujet attaqué au travers de l’un de ses groupes d’appartenance tend à survaloriser la part « blessée » de son identité : « les blessures […] déterminent […] l’attitude des hommes à l’égard de leurs appartenances, et la hiérarchie entre celles-ci. Lorsqu’on a été brimé à cause de sa religion, lorsqu’on a été humilié ou raillé à cause de sa peau, ou de ses habits rapiécés, on ne l’oublie pas » (ibid., p. 34).
L’individu humilié a tendance à se reconnaître « dans son appartenance la plus attaquée » (ibid., p. 34) et peut alors affirmer de manière véhémente cette part d’identité attaquée, entre autres, dans une stratégie de retournement du stigmate (Goffman 1975). Dans d’autres cas, le sujet peut être frappé par la honte que lui inspire la part attaquée de lui-même. Mais alors, observe Amin Maalouf, c’est la honte qui devient envahissante et obsédante et l’individu se définit (en négatif) par rapport à l’identité attaquée : « qu’on l’assume ou qu’on la cache, qu’on la proclame discrètement ou bien avec fracas, c’est à elle qu’on s’identifie. L’appartenance qui est en cause – la couleur, la religion, la langue, la classe – envahit l’identité entière » (Maalouf 2001, p. 34).
L’« identité meurtrière » renvoie à un lien d’appartenance qui « tue » tous les autres liens d’appartenance qui coexistaient jusqu’alors chez le sujet. Cette identité blessée, « fière » ou « honteuse », a pour effet d’envahir la psyché du sujet et de détruire les autres sentiments d’appartenance qui faisaient la complexité du « Je ». Cette part de soi perçue comme hétérogène peut renvoyer à « l’automutilation » et à l’« infirmité psychique » citées par Erich Fromm (2001, p. 377), forme d’une rigidité mentale qui rend le sujet incapable de concilier, de manière créative, le divers en lui-même. La métaphore de l’« identité meurtrière » permet d’éclairer la part que le sujet met en œuvre dans son abandon à la haine : c’est parce qu’il détruit le divers, le pluriel en lui-même, qu’il est enclin à percevoir la différence comme une manifestation menaçante et hostile.
Identité et haine destructrice
Pour qu’une haine destructive s’installe, il faut donc la confluence d’un discours (social) d’idéalisation, d’un « Nous » menacé par un « ennemi » et une disponibilité (psychique) face au processus de rejet (« mixophobie ») du divers en soi-même. Pour illustrer cette confluence, je m’appuierai sur le processus de conversion d’Émilie König à un islam sectaire et radicalisé.
Émilie König, figure emblématique de la radicalisation islamique
Le documentaire intitulé Émilie König vs Ummu Tawwad a été réalisé par la chercheuse Agnès de Féo, avec le soutien de la politiste et islamologue Dorra Mameri-Chaambi. Cette vidéo est centrée sur Émilie König, figure emblématique et médiatisée du djihadisme. Elle doit sa notoriété au fait qu’elle a été la première femme à être inscrite, en septembre 2015, sur la liste noire des terroristes du Pentagone. Elle a été parmi les premières à partir en Syrie, à l’automne 2012. Elle est accusée d’avoir aidé des jeunes filles à rejoindre Daech et d’avoir appelé à commettre des attentats et des assassinats d’épouses de militaires français. Elle a recherché, comme d’ailleurs beaucoup d’autres djihadistes, la médiatisation, forme de reconnaissance qu’elle pouvait retirer de cette « identité » djihadiste.
Le film d’Agnès de Féo a été monté et réalisé en 2016, après qu’Émilie König a posté depuis la Syrie des vidéos appelant à rejoindre l’État islamique. Le début du film reprend un extrait d’une vidéo de Daech, datée du 31 mai 2013, où Émilie König tire avec un fusil à pompe sur des cibles. Le film est toutefois essentiellement composé de séquences tournées en région parisienne en 2012 par Agnès de Féo, qui menait alors une enquête sociologique sur le port du niqab. S’adjoignent à ces séquences des interviews de chercheurs et chercheuses (Raphaël Liogier, sociologue du fait religieux, Michel Wieviorka, sociologue, et Raja Ben Slama, psychanalyste) et d’une jeune femme anonyme qui a côtoyé Émilie König.
Émilie König est une convertie, une personne qui a vécu une profonde transformation de son identité ; ce n’est pas seulement ses convictions spirituelles qui ont changé, mais aussi son mode de vie, son environnement social et son rapport au monde. Le terme « converti.e » s’applique aux jeunes gens de culture chrétienne ou laïque qui se sont converti.es au salafisme djihadiste – ils et elles représenteraient, en Europe, 20 % des « radicalisé.es » engagé.es dans des actions violentes (Khosrokhavar 2018, p. 182-183) – mais aussi à nombre de jeunes de culture musulmane qui n’ont bénéficié que de très peu de transmissions culturelles et qui ignoraient les fondements de la religion de leurs ascendants – celles et ceux-là sont parfois qualifié.es de « reborns » ou de « born again » (Crettiez et al. 2017).
Le documentaire présente une dimension théâtrale car, comme dans la tragédie, le spectateur connaît l’issue des événements, alors que la réalisatrice, au moment où elle tournait, et peut-être Émilie König elle-même, ignorait le prochain départ pour la Syrie. De plus, la présentation même de la protagoniste crée un effet de mise en scène spectacularisée. Émilie König porte un niqab (qui dissimule son visage) et se présente sous son prénom de conversion, Samra. Elle tente d’apparaître comme une femme pacifique, légitimement choquée par la « persécution » des musulmans en France (elle milite en faveur des animateurs du groupe Forsane Alizza poursuivi par la justice), mais qui recherche l’apaisement sous le regard de Dieu. Elle ponctue ses propos de locutions « islamiques » (bismillah, Inch Allah) avec une prononciation arabe qui se cherche. Elle utilise périodiquement les notions phares des salafistes (« Je me suis désavouée de dunya » [du monde matériel], « atteindre le firdaous » [le plus haut niveau du paradis], « ma aqida » [mon respect du dogme], « faire la hijra » [émigration en terre musulmane]). Elle a créé chez elle un cadre qui semble faire référence à des éléments culturels orientaux : elle fait des crêpes selon la tradition maghrébine et sert le thé dans une théière orientale. Émilie König exprime donc ainsi une quête de sérénité tout en ponctuant souvent son discours de rires, parfois embarrassés (exemple 1).
mon ex-mari ne pratique pas+ ou du moins+ pratique à la carte [rires] on va dire que c’est un musulman complexé (5’36’’-5’45’’)
Ses rires et sa prosodie ascendante (marquée par l’exclamation) se font aussi provocateurs, voire indignés, quand elle relate un échange avec une directrice d’école qui l’informait qu’elle n’avait plus le droit d’entrer dans l’école avec son niqab (exemple 2).
[rires] il fallait trouver une solution/ elle est pas mal celle-là/ (4’00’-4’05’’)
La provocation passe aussi par une argumentation sans concession sur le port du niqab dans l’espace public (emploi du futur, injonction, répétition « je resterai ferme »), forme de contre-discours face aux discours d’État légitimes et dominants sur la laïcité (exemple 3).
je resterai ferme jusqu’à mon dernier souffle (1) que ça plaise ou non à la France + à l’état français+ je resterai toujours ferme (11’45’’-11’56’’)
Émilie König oscille entre une image de femme sereine qui nous accueille dans un appartement décoré à l’« oriental » et des moments de colère et de révolte contre la société. Elle s’anime joyeusement en montrant à la caméra un drapeau (exemple 4) qui recouvre sa télévision pour la dissimuler (la télévision serait le dernier lien avec un monde différent du sien). Ce tissu noir, sur lequel sont imprimées des inscriptions blanches en arabe, drapeau d’Al-Qaïda, signifie, sans le dire, l’adhésion d’Émilie König au terrorisme. La rencontre du rire et du sacré (la chahada) glisse du rire au terrorisme (le drapeau d’Al-Qaïda) dans un effet de trouble idéologique pour les spectateurs et spectatrices.
ça c’est le drapeau du tawhid (2) [rires] [puis elle prononce en arabe la chahada qui y est inscrite (3) ] [rires] voilà je le mets sur la télé parce que je ne regarde pas trop la télé + je me suis désavouée de ça aussi [rires] + le drapeau+ il est très + très bien là+ et en même temps ça me rappelle à chaque fois que je passe devant (1) chaque minute + il faut qu’il soit là (6’30’’-6’54’’)
Les traumatismes et le « Nous » protecteur
Le niqab, chez Émilie König, semble être une protection physique et symbolique (exemple 5) :
quand j’ai commencé à porter le niqab+ plus je le mettais+ et plus j’avais envie de le remettre (1) maintenant+ c’est ma deuxième peau+ si je l’enlève+ on voit mes os (14’42’’-14’55’’)
Cette relation au niqab est évocatrice du « moi-peau » (Anzieu 1995) : il protège autant du regard masculin qu’il contient les pulsions internes. Dans des travaux ultérieurs, Agnès de Féo (2018) met en évidence les nombreuses violences physiques et sexuelles qu’Émilie König a subies (celles commises par un compagnon de sa mère et celles d’un époux délinquant, notamment) qui éclairent son insécurité interne et son besoin de protection. Les différents chercheurs et chercheuses interviewé.es qui ont étudié son parcours confirment une vie marquée par des psychotraumatismes, en particulier sexuels. Émilie König s’est laissé manipuler et semble vulnérable face aux manœuvres d’emprise : un homme qui s’était présenté, sur Internet, comme un « bras droit » de Ben Laden lui avait promis le mariage à la condition qu’elle lui envoie un nude. Elle a subi l’humiliation de voir la photographie où elle apparaissait nue affichée sur les réseaux sociaux. La réminiscence de traumatismes sexuels se laisse aussi pressentir dans son récit d’un contrôle policier, qu’elle vit comme un viol (exemple 6) ; ou encore quand elle entre dans une rage aussi soudaine que hors de propos contre Carla Bruni-Sarkozy, femme qui serait une « dévoreuse d’hommes », une sorte d’entraîneuse qui réactiverait la mémoire de son propre passé de barmaid (exemple 7) :
j’ai demandé [aux policiers] s’ils voulaient que je lève mon voile+ mais dans un endroit plus isolé+ pour que les gens ne le voyent pas+ mon visage (1) ils m’ont répondu qu’il y avait une femme qui arrivait (1) la policière est arrivée (1) elle m’a palpée violemment (1) elle m’a même palpée les parties intimes (1) ce contrôle devant la mairie+ sincèrement+ m’a traumatisée (1) après être entrée dans la mairie+ je me suis écroulée par terre en pleurs (1) je me suis sentie franchement sale (2’46’’-3’21’’)
quand on voit la première dame de france (1) j’ai honte d’avoir eu une première dame de france comme ça+ sincèrement (1) une dévoreuse d’hommes+ je suis désolée+ ce n’est pas une bonne image pour un pays (14’09’’-14’25’’)
Ariel Planeix, anthropologue et chercheur pour le parquet général d’Île-de-France (cité dans Raynal 2018, p. 9-12), et Serge Hefez, psychiatre (Bouzar et Hefez 2018, p. 131), constatent la fréquence des violences sexuelles subies dans le parcours des jeunes femmes radicalisées. Le niqab apparaît alors comme un « moi-peau » protecteur et l’adhésion à l’identité groupale du salafisme radical serait comme un des moyens de se reconstruire une identité tout en rejetant un passé insécurisant et une vie sociale qui menace de réactiver la mémoire traumatique. Il ne s’agit pas de dire que tous les djihadistes ont eu un parcours traumatique mais, à la lumière du cas emblématique d’Émilie König, il s’agit de prendre acte que le sujet a des motifs puissants de rejeter radicalement ce qu’il fut et de vouloir se reconstruire et de se resocialiser en s’appropriant une nouvelle identité promue par un nouveau groupe d’appartenance.
La haine, l’identité et la vengeance
Les islamistes radicalisé.es utilisent le thème de la vengeance comme un leitmotiv : « On peut réparer une injustice, mais on ne guérit pas d’une humiliation » (Benzine 2016, p. 66). Ce que l’Occident aurait fait à l’Islam serait irrémédiable : les califats musulmans dominaient le monde, incarnaient en leur temps le plus haut degré de civilisation, et ils ont été réduits à néant par les Occidentaux. Cette destruction est irrémédiable, elle ne peut être réparée mais peut être vengée. La vengeance, observe le psychiatre Gérard Bonnet, « est une façon de faire ressentir à l’autre une souffrance identique à celle vécue. Or chose curieuse, il suffit au moi de faire ressentir à l’autre la même faille, la même faiblesse pour que l’offense soit surmontée et qu’il retrouve sa suffisance » (2015, p. 110-111). En inspirant à autrui la terreur fondamentale qu’il éprouve lui-même, le sujet apaise sa propre terreur et restaure son moi, et sa capacité à être dans le monde. Par la vengeance, le sujet et sa victime deviennent semblables, ils partagent la même humiliation, la même terreur. Le psychanalyste Harold Searles observait que la compulsion à se venger était souvent en lien avec une défense psychique qui permet au sujet de ne pas prendre conscience d’une angoisse de séparation refoulée et terrorisante (2003, p. 168). Chez Émilie König, la terreur existentielle est liée au sentiment d’abandon et toute attaque réactive les angoisses premières. Enfant, elle a été abandonnée par son père, un gendarme, qui reprendra contact avec elle à l’adolescence, mais il la rejettera aussitôt après avoir appris sa conversion. Il y a aussi le sentiment d’avoir été abandonnée par une mère non protectrice et aveugle aux agressions sexuelles commises par son compagnon. Elle est en quête d’une « famille » de substitution. Elle tentera en vain d’intégrer le groupe Forsane Alizza (Les Cavaliers de la fierté), groupe « antisioniste » qui, en 2011, va multiplier les actions contre la loi qui interdit de se cacher le visage dans l’espace public et qui sera dissous en 2012 (plusieurs de ses membres ont rejoint Daech).
Émilie König s’est choisi comme qouniya (surnom) « Ummu Tawwad », qui signifie « la mère de celui qui pardonne ». Comme si le pardon – ou si l’on préfère, le dépassement des souffrances liées aux violences subies – devait être la tâche de la génération suivante. Elle ne parvient pas à réparer le mal subi en créant une famille unie. On la voit, dans le film, en grande difficulté avec ses enfants, qui seront confiés à leur grand-mère quand elle partira en Syrie. Il ne s’agit pas de dire que toutes et tous les djihadistes ont eu des parcours abandonniques, mais d’envisager le fait qu’ils et elles sont devenu.es djihadistes parce qu’ils et elles ne peuvent pas croire à une réparation possible, parce qu’ils ou elles n’envisagent aucune sortie du conflit au travers d’un processus de reconnaissance mutuelle avec l’adversaire. L’ennemi ne peut être atteint qu’en lui faisant subir ce que l’on a soi-même subi. C’est bien pourquoi le terrorisme (contrairement aux guerres et aux luttes armées symétriques et asymétriques) se trouve dans une impasse politique.
Synthèse
Qu’en est-il finalement de l’identité du converti radicalisé ? Le psychologue Jean-Claude Maes, spécialiste des emprises sectaires, suggère que l’individu est clivé entre un « moi-secte » et un « moi-moi ». Le « moi-secte » est « une identité partielle qui rend l’adepte identique aux autres adeptes » (2010, p. 147), il envahit et semble éclipser l’ancienne personnalité. Toutefois, il n’y a pas de fonction « reset » dans le cerveau et « les traits du soi-secte sont forcément des traits de l’ancien soi, récupérés, gonflés et placés à l’avant-plan, tant et si bien qu’ils semblent neufs mais ne le sont pas » (ibid., p. 148). Ummu Tawwad est une représentation exacerbée des haines, colères et détresse d’Émilie König. En prendre conscience, c’est se rendre capable « de faire les liens entre le passé et le présent, ce qui est extrêmement utile dans le cadre d’une thérapie de l’emprise » (ibid., p. 148). S’il n’y a pas d’issue politique au terrorisme, il y a certainement des stratégies de désengagement qui passent par la reconnaissance des souffrances qui se sont métabolisées sous la forme de haines destructrices.
Bibliographie
Des DOI sont automatiquement ajoutés aux références bibliographiques par Bilbo, l’outil d’annotation bibliographique d’OpenEdition. Ces références bibliographiques peuvent être téléchargées dans les formats APA, Chicago et MLA.
- Anzieu Didier, 1995, Le moi-peau, Paris, Dunod.
- Benzine Rachid, 2016, Nour, pourquoi n’ai-je rien vu venir ?, Paris, Seuil.
- Bonnet Gérard, 2015, La vengeance. L’inconscient à l’œuvre, Paris, In Press.
- Bouzar Dounia et Hefez Serge, 2018, Je rêvais d’un autre monde. L’adolescence sous l’emprise de Daesh, Paris, Le livre de poche.
- Crettiez Xavier, Sèze Romain, Ainine Bilel et Lindemann Thomas, 2017, Saisir les mécanismes de la radicalisation violente : pour une analyse processuelle et biographique des engagements violents. Rapport de recherche pour la Mission de recherche Droit et Justice, X. Crettiez et R. Sèze éd., Paris, INHESJ, CESDIP.
- Elias Norbert, 2017, « L’effondrement de la civilisation », Les Allemands. Luttes de pouvoir et développement de l’habitus aux xixe et xxe siècles, M. Schröter éd., M. Buhot de Launay et M. Joly trad., Paris, Seuil, p. 397-527.
- Erikson Erik, 1978, Adolescence et crise. La quête de l’identité, Paris, Flammarion.
- Féo Agnès de, 2018, « Émilie König, du voile intégral à la Syrie : parcours d’une djihadiste », Slate.fr, 3 janvier 2018. En ligne : [http://www.slate.fr/story/155933/emilie-konig-voile-integral-syrie-djihadiste].
- Féo Agnès de, 2016, Émilie König vs Ummu Tawwad, documentaire. En ligne : [https://www.youtube.com/watch?v=EGYxrcWtkmI].
- Fromm Erich, 2001 [1973], La passion de détruire. Anatomie de la destructivité humaine, T. Carlier trad., Paris, Robert Laffont.
- Goffman Erving, 1975, Stigmate. Les usages sociaux des handicaps, A. Kihm trad., Paris, Minuit.
- Honneth Axel, 2013, La lutte pour la reconnaissance, Paris, Gallimard.
- Khosrokhavar Farhad, 2018, Le nouveau jihad en Occident, Paris, Robert Laffont.
- Laplanche Jean et Pontalis Jean-Bertrand, 2007, Vocabulaire de la psychanalyse, Paris, PUF.
- Maalouf Amin, 2001, Les identités meurtrières, Paris, Librairie générale française.
- Maes Jean-Claude, 2010, Emprise et manipulation. Peut-on guérir des sectes ?, Bruxelles, De Boeck.
10.3917/dbu.maes.2010.01 - Raynal Florence, 2018, Synthèse de la Deuxième journée d’information et d’échanges autour de la prévention de la radicalisation, Bobigny, MMPCR-CD93. En ligne : [https://drive.google.com/file/d/1pmIE9jvs95DcaB218zL2zc_CTQwwrhcF/view?usp=sharing ].
- Ricœur Paul, 1975, La métaphore vive, Paris, Seuil.
10.1111/j.1748-0922.1976.tb00004.x - Searles Harold, 2003, L’effort pour rendre l’autre fou, B. Bost trad., Paris, Gallimard.
- Simmel Georg, 1995, Le conflit, S. Muller trad., Saulxures, Circé.
Notes de bas de page :
(1) Voir le Centre national de ressources textuelles et lexicales (CNRTL). En ligne : [https://www.cnrtl.fr].
(2) Principe d’unicité de Dieu.
(3) À savoir : « Il n’y a de dieu que Dieu et Mohamed est son prophète ».


