Je republie un article qui a été rédigé pour le dossier de l’ONPE « Protéger les enfants et les adolescents de la prostitution – Volet 1 : comprendre, voir, (se) mobiliser », publié en 2021. Il a été rédigé à partir de questions préalablement transmises par l’ONPE.
Le dossier est en ligne sur le site de l’ONPE : https://onpe.france-enfance-protegee.fr/document/proteger-les-enfants-et-les-adolescents-de-la-prostitution-volet-1-comprendre-voir-se-mobiliser/
Pourquoi la mission métropolitaine de prévention des conduites à risques s’est-elle intéressée à la question des conduites prostitutionnelles des mineures ?
La MMPCR (1) a été créée en 2013 grâce à la mutualisation des moyens de la mission départementale de prévention des conduites à risques de la Seine-Saint-Denis avec ceux de la mission de prévention des toxicomanies de la ville de Paris.
Travailler sur la question de la prostitution des mineures n’allait pas de soi, car nos sujets habituels, concernaient plutôt les garçons inscrits dans des conduites addictives, engagés dans des petits trafics ou des sociabilités en rupture avec les institutions.
Mais depuis longtemps nous nous interrogions sur les options « genrées » des politiques menées en direction de la jeunesse, qui occultent la question des conduites à risques au féminin. S’il est vrai que les conduites à risques féminines sont moins fréquentes et moins bruyantes, les professionnels de terrain n’en constatent pas moins une détresse croissante des jeunes filles des quartiers populaires, détresses qui se manifestent par des déscolarisations précoces, des fugues répétées, des troubles de l’alimentation, des usages abusifs de substances psychoactives ou, encore, par des actes d’auto-agressions ou des passages à l’acte déviants.
Les politiques publiques ne semblent s’intéresser à la jeune fille que sous l’angle de la sexualité (accès à la contraception, à l’IVG…) ou lorsque celle-ci est victime (violences sexuelles, excision ou mariage forcé). C’est comme si, hors la question sexuelle, la jeune fille était réputée se porter à merveille.
Le fait que la question des conduites à risque au féminin soit un point aveugle des politiques publiques n’est pas sans effets sur les jeunes filles. Par exemple, dans les quartiers populaires, on attend des adolescentes qu’elles soient travailleuses à l’école, qu’elles tirent la famille vers le haut. Cette assignation à la réussite scolaire a un double effet sur l’estime de soi de la jeune fille : si elle n’est pas psychiquement disponible pour les apprentissages, elle subira, comme le garçon, le stigmate d’être une « mauvaise élève » ; mais, de surcroît, elle sera cataloguée « mauvaise fille » puisqu’elle se dérobe à nos attentes sociales. Les jeunes filles sont très conscientes de ces attentes et c’est pourquoi, lorsqu’elles sont en souffrance, elles ne s’adressent que tardivement aux institutions, et seulement quand leurs difficultés se sont accumulées, parfois inextricablement.
La question de la place du féminin préoccupait de plus en plus fortement au sein de la MMPCR, mais c’est surtout sous la pression des professionnels de terrain que nous avons décidé d’entamer un travail de réflexion sur la prostitution des mineures. La MMPCR est d’abord et avant tout une structure d’appui aux professionnels de terrain. Elle a noué avec eux des liens de proximité. Elle les accompagne dans leur travail d’élaboration de diagnostics, dans leurs expérimentations, dans la valorisation de leurs initiatives. Or, à partir de 2013, nous avons été de plus en plus fréquemment interpellés sur le développement de la prostitution des mineures dans les quartiers populaires, notamment par des éducatrices de prévention spécialisée et de l’ASE, ou encore par des assistantes sociales scolaires ou de secteur.
Le phénomène reste, fort heureusement, le fait d’une petite minorité de jeunes filles, mais leur prise en charge s’avère complexe et longue et justifie l’appui technique et méthodologique que nous apportons aux professionnels qui les prennent en charge.
Quelles étaient les observations des acteurs de terrain ?
Mes interlocutrices – je dis interlocutrices, car sur cette question les témoignages sont venus de travailleuses sociales – mes interlocutrices, donc, observaient que des jeunes filles s’engageaient dans des activités prostitutionnelles « informelles ». Elles déniaient le caractère prostitutionnel de leur conduite et parlaient de « michetonnage », mot qui contient deux ambiguïtés : dans le « michetonnage », la transaction économico-sexuelle ne se décide pas en rue et ne prend pas forcément la forme d’un échange d’argent contre un acte sexuel tarifé.
Le michetonnage s’inscrit dans une logique de débrouille : « J’ai besoin d’argent, d’un hébergement, d’un repas, d’un forfait pour mon portable, de vêtements, alors je négocie avec un homme pour qu’il paye, et, en retour, je cède si possible le moins, par exemple une présence séduisante, et, à défaut, le plus, par exemple, un acte sexuel. » C’est bel et bien de la prostitution, mais les jeunes filles s’en défendaient et préféraient se présenter comme des séductrices qui utilisent avantageusement leur « capital beauté ». L’autre ambiguïté du mot, vient de ce qu’il confère une posture active à la jeune fille : c’est elle qui « michetonne », qui cherche et sélectionne ses clients, ce qui laisse penser que, s’il y a relation sexuelle, elle serait forcément consentie.
L’un des problèmes rencontrés par les travailleuses sociales, c’est que lorsqu’elles posaient le mot prostitution sur cette pratique, elles provoquaient une rupture, parfois orageuse, du lien qu’elle avait créé avec la jeune fille. Il nous est apparu, au sein des espaces d’échange de pratiques, que l’enjeu était moins de déconstruire les représentations de la jeune que de les dépasser en adoptant une approche globale de sa problématique. Ce que demande la jeune fille, ce n’est pas d’être « diagnostiquée » comme « prostituée », mais d’être comprise, ou plus exactement, d’être accompagnée dans un travail d’élaboration psychique qui lui permette de comprendre pourquoi elle se met en danger en adoptant ce type de pratique.
L’approche globale et les échanges autour de situations rencontrées ont permis d’identifier plusieurs déterminants de cette conduite. On retrouve généralement trois éléments dans le parcours de ces jeunes filles : il y a tout d’abord le besoin d’échapper à un climat d’emprise familiale, souvent marqué par de fortes tensions fille-mère – la fille reproche à la mère de n’avoir pas su la protéger de violences masculines, ou bien lui reproche un abandon ou son indifférence…
Ensuite, la jeune fille a connu une initiation précoce à la sexualité qui a fortement altéré son estime de soi : il peut s’agir d’un viol, d’une relation humiliante, d’une relation frustre suivie d’un harcèlement sexuellement connoté sur les réseaux sociaux… Ces deux premiers éléments soulignent la nécessité d’explorer les violences et abus qu’elles ont pu subir. Enfin, troisième élément, ces jeunes filles sont en rupture avec des institutions (école, mission locale, services socio-éducatifs) : celles-ci sont perçues comme non protectrices et incapables d’entendre leur souffrance et les jeunes filles se sentent incapables de se conformer à l’injonction de demeurer inscrites dans un projet scolaire ou professionnel…
En somme, ce qui permet à tout un chacun de faire face à l’adversité (avoir des proches auxquels on tient, avoir confiance dans la possibilité de faire des rencontres heureuses, avoir un projet valorisant) s’est effondré.
L’engagement dans un mode de vie scandé par des fugues va finir par imposer la prostitution comme un expédient inévitable. Et ce mode de vie va attirer l’attention de proxénètes qui vont s’employer à nouer une relation d’emprise avec la jeune fille. On pourrait résumer ainsi leur parcours : une adolescente, qui a subi des traumas et qui perçoit son environnement comme non-aidant, fuit une relation d’emprise familiale… pour tomber sous l’emprise d’un proxénète.
L’approche globale permet de percevoir un processus qui va influer tant sur la prévention que sur la prise en charge : la jeune fille ne « tombe » pas dans la prostitution comme une étourdie qui aurait loupé une marche. En percevant le processus, on comprend qu’il y a des étapes. Et s’il y a des étapes, il y a possibilité d’agir en amont, d’agir en prévention, en développant notre vigilance chaque fois que nous avons connaissance de situations de jeunes filles en fugue ou en errance, surtout si celles-ci sont déscolarisées, sont connues pour avoir des conduites à risques sexuelles et/ou font l’objet de harcèlement sur la Toile. Les fugues de ces adolescentes devraient être regardées comme des « disparitions inquiétantes » et susciter une mobilisation rapide des professionnels.
La notion de processus influe aussi sur la prise en charge car elle permet de mieux comprendre comment les jeunes filles sont piégées par une pratique prostitutionnelle qu’elles associent à la « liberté » que leur offre la fugue et à leur désir d’entrer dans d’autres environnements sociaux, grâce à la fête, et, par conséquent, leur difficulté à s’auto-identifier comme « victime ». Vanessa Springora, dans son livre où elle relate les relations abusives qu’elle a vécu avec Matzneff, a souligné la difficulté à se percevoir comme victime lorsque l’on se perçoit comme « consentante ».
Y a-t-il des spécificités dans les conduites prostitutionnelles dans les quartiers populaires en général, et en Seine-Saint-Denis en particulier ?
Oui et non. Si l’on reprend les trois éléments mentionnés plus haut, on peut se dire que n’importe quelle jeune fille, de n’importe quelle origine socio-culturelle, qui aurait vécu des expériences traumatiques, et qui souhaiterait fuir son environnement familial pourrait décider de se prostituer si c’est le seul expédient qui lui reste pour assurer sa subsistance et préserver la petite autonomie que lui offre la fugue. L’association ACPE et nos collègues de la Consult’sexo de Charonne, qui accueillent des jeunes filles ou des parents issus de la classe moyenne, attestent bien que cette problématique concerne tous les milieux sociaux.
Toutefois, il y a des facteurs de vulnérabilité spécifiques aux jeunes filles des quartiers populaires.
La relation prostitutionnelle entre un majeur et une mineure issue des quartiers populaires illustre parfaitement la notion d’« intersectionnalité » développée par les féministes étatsuniennes. Car dans cette relation, se croisent et se cumulent plusieurs rapports de domination : la domination masculine, la domination sociale, le rapport de domination lié à l’écart d’âge, mais aussi, dans le cas de jeunes filles issues des quartiers populaires, un rapport de domination socio-culturel. Concrètement, le client et le proxénète savent que la jeune fille ne bénéficiera pas de l’empathie et de la solidarité des membres de ses groupes d’appartenance (famille, quartier, pairs, coreligionnaire, etc.) et ils peuvent même escompter qu’elle subira des représailles si elle se plaint publiquement (retour au « bled », mariage forcé, violences, etc.). Même les trois premiers rapports de domination ne fonctionnent pas exactement de la même manière dans le contexte des quartiers populaires et dans le contexte de la classe moyenne.
La domination masculine est exacerbée par le virilisme des « bad boys », les jeunes filles qui n’ont pas de grands frères équipés d’un « capital guerrier » suffisant pour les protéger doivent apprendre à faire profil bas et certaines sont sommées de choisir entre une identité de « fille mariable » (officiellement vierge) et une identité de « fille facile ». La domination économique qu’exerce le client ne se réduit pas au fait qu’il détient de l’argent dans un contexte où la jeune fille en a besoin. Pour la jeune fille pauvre, le client argenté peut incarner une espérance d’ascension sociale, ce qui confère à ce dernier le pouvoir de l’illusionner. L’argent, qui manque depuis l’enfance, est perçu comme un remède aux peines de l’âme et la prostituée « de luxe » est fortement idéalisée. Enfin, le rapport d’âge ne se pose pas de la même manière lorsque l’on a été éduqué en subissant des injonctions à se taire et à baisser les yeux devant les aînés. Il y a bien des différences entre la jeunesse des quartiers populaires et celle des classes moyennes.
Mais, il y a aussi une seule et même jeunesse qui grandit imprégnée par l’hypersexualisation véhiculée par les discours publicitaires, les téléréalités et les vidéoclips et qui découvre précocement la pornographie sur Internet. Il y a une seule et même jeunesse qui partage notre culture postmoderne, qui valorise la consommation et l’immédiateté et qui dévalue la vieille culture industrieuse de l’effort et du projet, qui ne promet que des satisfactions lointaines.
Il y a une seule et même jeunesse, familiarisée avec les réseaux sociaux, qui développe des habiletés pour se créer des réseaux relationnels et pour manier des outils graphiques et vidéo qui permettent de se mettre en valeur et se promouvoir auprès des autres.
La question des réseaux sociaux est essentielle. Avant leur apparition, c’était un peu compliqué pour une fugueuse de trouver des hommes prêts à payer une chambre contre une faveur sexuelle. Avec les réseaux sociaux, on peut laisser un message suggestif qui circulera des amis d’amis aux amis des amis d’amis… et attendre la réponse. L’influence d’Internet est encore plus évidente quand l’activité prostitutionnelle devient régulière : les sites de rencontres, spécialisés ou non dans la prostitution, permettent d’entrer en contact avec des clients, Internet permet de louer des chambres dans des hôtels low-cost ainsi que des meublés Airbnb, les réseaux sociaux de repérer et de recruter des jeunes filles en errance
Quelles sont les évolutions récentes dans les pratiques prostitutionnelles observées par les acteurs de terrain ?
Les conduites prostitutionnelles adolescentes sont multiformes. Il y a des filles qui n’ont qu’une pratique épisodique, relativement sécure. Leurs pratiques prostitutionnelles peuvent être relativement discrètes grâce à des prises de rendez-vous via Internet. Certaines pratiquent seules, d’autres avec des « copines ». La dimension groupale a été très bien décrite par la sociologue Katia Baudry dans sa thèse sur « l’entre-soi » féminin dans les quartiers populaires (2) : les jeunes filles en rupture se protègent mutuellement en faisant bande et elles nouent de forts liens de solidarité et de redevabilité ; elles se protègent, mais s’entraînent aussi les unes, les autres dans les conduites déviantes.
D’autres jeunes filles se prostituent pour un « copain-proxénète » parfois appelé « lover boy » (mais en argot français correct, on devrait dire un « Julot casse-croûte »). D’autres basculent dans une pratique régulière et structurée par un micro-réseau de proxénètes. On constate des allers-retours d’une pratique à une autre. Mais, tendanciellement, l’inquiétude s’accroît chez les professionnels, car les pratiques prostitutionnelles semblent se banaliser et se structurer.
En témoigne cette autre évolution : le mot « michetonnage » n’a presque plus cours. Une collègue m’a affirmé que la dernière fois qu’elle a entendu ce mot, c’était dans la phrase « j’ai michetonné ma mère », dans le sens de soutirer de l’argent de poche. Aujourd’hui, si l’on « googlise » ce mot, on tombe sur des articles qui expliquent en quoi cette conduite est sinon prostitutionnelle, au moins pré-prostitutionnelle. Une jeune fille ne ferait plus illusion si elle prétendait qu’elle michetonne mais ne se prostitue pas. Du coup, comme les jeunes n’utilisent plus ce mot, nous ne l’utilisons plus non plus. Aujourd’hui, les jeunes filles se disent plus volontiers « escort ». D’autres se déclarent « travailleuses du sexe ». L’abandon du mot « michetonnage » au profit d’« escort » et de « travailleuse du sexe » est un indicateur d’une tendance à la « professionnalisation » et, donc, à la structuration des pratiques.
Cette tendance reste néanmoins difficile à évaluer. Tout d’abord parce qu’il y a bien souvent une phase de prostitution épisodique avant une éventuelle entrée dans un réseau, ainsi que des sorties des réseaux, et des retours à des formes de prostitution plus informelles. Il est très difficile pour les professionnels d’explorer la réalité et le fonctionnement de réseaux criminels.
Il faut un sacré lien de confiance pour qu’une jeune fille vous fasse des confidences pour lesquelles elle s’exposerait à des représailles si celles-ci venaient à s’éventer. La police et la justice ont pris conscience, notamment en Seine-Saint-Denis, de la gravité du phénomène et se sont fortement mobilisées avec les autres acteurs de l’État et du département. Néanmoins, il n’y a pas eu de mise au jour de réseaux puissants et structurés, mais plutôt des micro-réseaux. La lutte contre le proxénétisme est particulièrement efficace lorsqu’un enrichissement peut être objectivé, mais, bien souvent, les jeunes proxénètes et les adolescentes prostituées « flambent » tout ce qu’ils et elles gagnent.
Les jeunes filles ne se confient sur ces questions que lorsqu’elles atteignent un point de rupture, par exemple à la suite de violences ou d’humiliations par un proxénète ou un client, ou parce qu’elles ont été rackettées par des jeunes qui se faisaient passer pour des clients…
Il faut se préparer à entendre ces violences, sans quoi on reste focalisé sur la question de l’acte prostitutionnel. On risque de renforcer leur tendance à banaliser les violences subies qui n’est que la conséquence de l’absence de réactions sociales à toutes celles qu’elles ont déjà subies. En restant centré sur l’acte prostitutionnel on peut passer à côté d’une compréhension de ce comportement comme un symptôme de souffrances endurées et, pire, alimenter un moralisme qui dénie les violences en objectant qu’elles étaient, après tout, « consentantes » – à la limite, elles l’auraient « bien cherché » !
Les faiblesses de la répression ne les incitent pas à dénoncer les faits. Les jeunes filles estiment que les proxénètes ne craignent pas grand-chose et que les clients sont certains de leur impunité. Il est vrai que, jusqu’ici, les proxénètes condamnés ne l’ont été qu’à des peines légères comparativement à celles qui sont prononcées contre les dealers. En somme, c’est une activité moins dangereuse et souvent plus lucrative que le trafic (qui expose fortement à la répression et aux règlements de compte), qui demande peu d’investissement et qui peut être, pour une bonne part, effectué en « télétravail ». Enfin, cette activité permet d’assouvir ses fantasmes de dominance sexuelle.
Quant aux clients, en dépit d’une « interdiction » de la prostitution des mineurs proclamée par la loi et d’une peine encourue de trois ans de prison… je n’ai pas connaissance de la moindre condamnation de clients ayant eu recours à des prostituées mineures (les seules condamnations que j’ai identifiées concernaient le recours à des garçons mineurs prostitués).
Les jeunes filles nous confient pourtant qu’elles ne rencontrent pas leurs clients par hasard ou par erreur, qu’elles ont affaire à des hommes qui cherchent activement à avoir des rapports sexuels avec des mineures. La mineure est vulnérable et n’a pas encore intégré les habitus de la prostituée professionnelle qui sait, plus ou moins, poser un cadre. Avec la mineure, le client se désinhibe et donne libre court à ses désirs de dominance. Par exemple, il arrive avec son téléphone portable, montre un extrait d’une vidéo Youporn, il dit « je veux ça » et « ça », ne se discute même pas. Aucune réflexion n’est menée sur ce qui pousse ces hommes à vouloir des relations sexuelles avec des gamines qui pourraient avoir l’âge de leurs filles. Qu’est-ce que cette « pédophilie » (ou « éphèbophilie », pour reprendre un terme suggéré par Vanessa Springora) ? Voilà un autre point-aveugle de notre dossier.
Il y a aussi la question de la « zone grise », c’est-à-dire celle de la participation de jeunes filles au recrutement d’autres jeunes filles. Des jeunes filles tentent de trouver une place moins exposée aux violences au sein des micro-réseaux et tentent de créer un lien de redevabilité avec le proxénète (« si tu as cette fille, c’est grâce à moi »). Dans une logique d’identification à l’agresseur, elles espèrent la reconnaissance du proxénète et pouvoir « grader » dans le réseau. Ce sont des stratégies de survie qui amènent la victime à mettre un pied dans le camp du bourreau, ce qui va la conduire à partager la culpabilité du proxénète (culpabilité que ce dernier n’éprouve généralement pas). En droit, on connaît la catégorie d’usager-revendeur et l’on ne juge pas de la même manière un toxicomane qui vend des drogues pour financer sa consommation et un dealer. Mais là, quid de ces prostituées-proxénètes ? Voilà encore un point-aveugle du dossier.
Dernier point-aveugle : la question de la prostitution des adolescents. Elle est plus rare, mais, surtout, elle fait l’objet d’une omerta plus forte. Si les garçons se confient sans grandes difficultés lorsqu’ils se prostituent avec des femmes, ils ont plus de mal à évoquer les relations homosexuelles. En outre, ces relations peuvent avoir lieu dans des contextes festifs où l’usage de substances illicites est fréquent et peuvent concerner des jeunes d’origine migrante en forte rupture avec leurs groupes d’appartenance. Gagner leur confiance est très compliqué dans un contexte où se mêlent stigmatisation, illégalisme, marginalité et stratégies de survie.
Que font les professionnels de terrain, qu’arrivent-ils à mettre en place, quels savoir-faire et quel savoir-être mettent-ils en œuvre pour travailler avec ces jeunes filles ?
Lorsque la MMPCR a travaillé sur l’engagement des jeunes dans les trafics avec le sociologue Pierre Roche, une expression s’était imposée à nous : « Le trafic a ses guetteurs ; nous devons être les guetteurs du travail socio-éducatif. » Nous entendions par-là que, lorsqu’un gamin met un pied dans les trafics, il finit par rencontrer le moment où son engagement est ébranlé par une violence ou une humiliation de trop. Lorsque l’on travaille avec ces jeunes, il faut guetter ce moment où l’engagement dans les trafics peut être remis en cause, et donc se tenir prêt à faire « le bon acte au bon moment ». C’est ce que les grecs appelaient le « kaïros ».
À la MMPCR nous ne prenons pas directement en charge les jeunes. Nous accompagnons les professionnels dans leur réflexion sur leurs pratiques. Je ne peux donc que vous restituer la parole des collègues qui sont sur le terrain. En les écoutant, j’ai retrouvé cette même volonté de se tenir prêt à se saisir de ce « bon moment », cette patience à guetter l’évènement qui rendra possible le décrochage de la pratique prostitutionnelle.
Pour être là au « bon moment », il faut commencer par affirmer sa présence. Les éducatrices se déplacent pour rencontrer les jeunes filles là où elles sont et, donc, il faut quitter le quartier et gagner les centres-villes car les filles sont beaucoup plus mobiles que les garçons ; les professionnels demandent régulièrement de leurs nouvelles en leur envoyant des messages sur leur Snap ou leur Instagram ; elles font passer des messages par des jeunes qui les connaissent. Avec ces jeunes filles, si l’on attend qu’elles se présentent à un rendez-vous avec une « demande » on pourra attendre longtemps ! Il faut commencer par renouveler, patiemment, l’invitation à la rencontre.
Le professionnel doit avoir en tête que si cette jeune fille manifeste sa détresse par des passages à l’acte, c’est parce qu’elle a perdu confiance dans les adultes et les institutions et qu’il y a probablement un passif de demandes d’aide restées lettre morte. La jeune va donc commencer par tester la fiabilité du professionnel en formulant des « petites demandes », le plus souvent centrées sur des plaintes somatiques ou en lien avec la santé sexuelle : maux de tête, maux de ventre, prise en charge d’une IST, test de grossesse, accès à une contraception.
Ces demandes en lien avec le « corporel » ne doivent pas être dévalorisées. Ce qui singularise la conduite à risque au féminin, comme l’a montré le sociologue David Le Breton (3), c’est qu’elle est principalement auto-agressive et axée sur le corps : en atteste le fait que la jeune fille est beaucoup plus sujette aux tentatives de suicide, aux scarifications et aux troubles alimentaires que le garçon.
Pour nombre d’éducatrices la question du corps est le levier d’accroche dans la relation : parler des troubles corporels permet d’introduire la question du bien-être et, à la suite, de proposer des ateliers de relaxation ou de danse, des séances de hammam ou de maquillage…
L’enjeu est de créer des espaces de bien-être et de poser des mots sur l’expérience du bien-être. Car, une chose est le bien-être, une autre est l’excitation. L’adolescente n’est pas toujours à même de distinguer les deux. Son mode de vie fugueur, prostitutionnel et festif, est une « fabrique d’excitations » : excitation érotique, excitation que procure le pouvoir de la séduction, excitation que procure les drogues, excitations liées à un mode de vie « festif », excitations liées à la peur face aux inconnus, excitations dans les rapports de force avec les hommes… Ces états d’excitations ont un effet quasi addictif : l’adolescente se sent vivre. Mais l’excitation n’est pas le plaisir et le bien-être, qui sont des états où l’on se sent puissamment vivre, mais dans la quiétude.
Il ne faut pas, à ce point, attendre des résultats spectaculaires. La jeune fille est, en effet, engagée dans une relation d’emprise plus ou moins forte avec un proxénète ou un groupe de jeunes filles qui partagent sa pratique. Il faut s’attendre à ce qu’elle reparte, qu’elle disparaisse des radars… et qu’elle revienne.
Ce sont justement ces allers-retours qui vont permettre de lui rendre sensible l’existence d’une relation d’emprise, d’une contrainte qui la pousse, chaque fois, à repartir. Le mot « prostitution » est le nom de cette contrainte, de cette emprise. Mais avant que ce mot puisse être entendu, il faudra contourner les multiples mécanismes de défense mis en œuvre par la jeune fille.
Par exemple, elle adoptera le registre de l’omnipotence en nous murmurant tout en sourire « t’inquiète, les mecs, je les gère, je suis trop maline », ou bien elle adoptera le registre de la dévalorisation avec des « de toutes manières, je ne suis rien qu’une pute : c’est ça ma vie », ou encore celui de l’idéalisation avec ses autoglorifications sacrificielles du type « mon mec, il doit de l’argent, il risque grave, alors moi, je suis prête à tout pour le sauver », à moins qu’elle ne recoure à des rationalisations du type « quelle différence avec cette fille qui a épousé ce gros bourge, elle ne couche pas pour la thune, celle-là ? Et puis mon père, il a acheté ma mère au bled »… Bref, il faut être préparé à accueillir, avec patience et bienveillance, en prenant du recul face à tous ces sophismes qu’un psychisme incapable d’envisager la possibilité d’une autre existence est capable de forger.
Puis viendra le « bon moment », celui où elle s’avouera l’insupportable l’emprise prostitutionnelle. C’est à ce moment-là, qu’il faut organiser la rupture. Cela peut prendre la forme d’un placement préparé en amont, d’un accueil dans un appartement associatif ou d’un séjour de rupture… En tout cas, il faut éloigner la jeune fille de son réseau de sociabilité habituelle.
Alors seulement, il devient possible de mener sérieusement un travail de réparation et un travail de reconstruction d’un projet de vie (étudiant, professionnel). Un travail de réparation par le judiciaire, s’il est possible. Il faut, en effet, offrir de sérieuses garanties face aux risques de représailles, ce qui dépend beaucoup de la capacité de la justice à poursuivre et à placer les agresseurs en détention, ainsi que de la capacité des services sociaux à proposer un éloignement.
Le travail de réparation passe par le soin, ce qui implique de prendre en charge les psycho-traumatismes, les addictions et la santé sexuelle, tant sur le plan physiologique, par exemple la prise en charge des IST, que psychologique, car il faudra accompagner la jeune fille dans un travail d’élaboration psychique lui permettant d’accéder à une vie affective et à une sexualité satisfaisante
Quels sont les moyens dont disposent les professionnels pour mener à bien ce travail?
Contrairement au contexte de la prise en charge des prostituées adultes, il n’y a pas, ou peu, de dispositifs spécialisés. Elles sont prises en charge dans le cadre de la protection de l’enfance.
Les professionnels qui s’engagent dans ce type de prise en charge ont un engagement quasi militant. Il leur faut des moyens pour mettre en place des espaces de bien-être et bénéficier d’un réseau réactif au moment de la mise à l’abri. C’est un travail émotionnellement éprouvant car les professionnels sont confrontés au sordide, à l’abject, parfois, à des récits de violences révoltantes, bien souvent. Le professionnel ne peut rester seul, il a besoin d’espace d’échanges avec ses pairs pour développer une réflexivité sur sa pratique et, parfois, il a besoin de se « vider ». C’est ce que proposait la MMPCR lorsque nous avons lancé, en 2015, une recherche-action se donnant pour objectif la rédaction d’un guide pratique.
C’est surtout un travail qui demande du temps. On ne peut pas expédier la question en « diagnostiquant » une « prostitution » et en faisant un signalement au parquet en supposant qu’une intervention policière suffira à résoudre la problématique.
La question du temps de sortie d’une conduite prostitutionnelle doit aussi nous amener à prendre conscience que cette problématique ne concerne pas exclusivement la protection de l’enfance. Le travail socio-éducatif devra être prolongé, par d’autres professionnels, qui devront suivre la jeune fille bien au-delà de sa majorité. Et la question du relais à la majorité, ou à l’issue d’un contrat jeune majeur, est sans nul doute l’une des questions les plus urgentes à traiter. Question qui renvoie l’État à ses propres responsabilités en termes de prévention et de lutte contre la prostitution.
Il faut aussi explorer la possibilité d’une réconciliation avec la famille. Elle n’est pas toujours possible. Mais dans bien des cas, la réconciliation avec la famille se produit sur un mode hasardeux : la jeune fille est enceinte, elle décide de garder l’enfant et se réconcilie avec une mère qui se promet de réparer ses torts en devenant une « bonne » grand-mère. Ces issues sont plus fréquentes qu’on ne le croit. Mais elles ne sont pas toujours souhaitables, car elles peuvent conduire à de nouvelles difficultés si la jeune fille ne parvient pas à devenir une mère responsable de son enfant. Passé la lune de miel créée par la venue de Bébé, les conflits peuvent reprendre et on entend des « tu veux me piquer mon enfant, tu penses que je suis une mauvaise mère, que je suis juste bonne à faire la pute »…
Dans d’autres cas, la conduite prostitutionnelle est pour la jeune fille un moyen de renverser la relation d’emprise : elle devient un objet d’inquiétude permanent pour la famille, un objet de honte sociale qui oblige la famille à se couper de tous les liens, un motif d’implosion de la cellule familiale : elle n’était « rien » dans la famille, elle en devient le « cœur du réacteur ». Construire des liens avec la famille, ou faire en sorte qu’un collègue construise de tels liens, permet d’envisager un travail de réconciliation. Parfois, en contexte de fugue, le travail démarre grâce à la famille qui se mobilise pour retrouver son enfant. Ce travail auprès des familles exige des compétences particulières, comme la capacité à analyser le fonctionnement du système familial, mais surtout celle de savoir rester, fermement, à la place du « tiers », du médiateur qui ne s’identifie ni aux parents, en dépit de leur émouvante détresse, ni à la jeune fille, en dépit de ses légitimes motifs de colère.
Notes de bas de page :
(1) Emmanuel Meunier, ex-éducateur diplômé en anthropologie (EHESS), est chef de projet à la mission métropolitaine de prévention des conduites à risques (MMPCR) de Paris-Seine-Saint-Denis. Avec sa collègue, Isabelle Jeannès, il met en place des formations, des actions de sensibilisation et des espaces d’échanges de pratiques pour les professionnels (social, socio-éducatif, soin) de Paris et de la Seine-Saint-Denis, prenant en charge des mineurs inscrits dans des conduites prostitutionnelles. La MMPCR a aussi financé des recherches, en particulier sur la question de la prise en charge des mineures en situation de prostitution par les centres d’accueil de la protection de l’enfance.
(2) Baudry Katia. L’univers féminin adolescent d’un quartier populaire en Seine-Saint-Denis. Thèse de doctorat en Sciences sociales et philosophie de la connaissance (soutenue le 18 décembre 2017), université Paris IV, 2017. Réalisée sous la direction de Didier Lapeyronnie, dans le cadre de l’École doctorale Concepts et langages, et en partenariat avec Groupe d’étude des méthodes de l’analyse sociologique de la Sorbonne (Gémass)
(3) Le Breton David. Conduites à risque. Paris : Presses universitaires de France (Quadrige), 2007, p. 105 et suiv. | Le Breton D. La Peau et la trace : sur les blessures de soi. Paris : Métaillé, 2003, p. 30 et suiv.


